Entretien pour la revue belge Défis Sud.
La guerre déchire Palestiniens et Israéliens. Défis Sud a tenu à s'entretenir avec Eyal Sivan, un Israélien atypique. Né en 1964 à Haïfa, il se fait réformer par l'armée israélienne en 1982, durant la guerre du Liban, puis s'installe en France en 1985. Cinéaste engagé et pro-palestinien, il est l'auteur remarqué, avec Rony Brauman, du film intitulé « Un spécialiste » : une mise à l'écran d'Adolf Eichmann, réalisée à partir de l'énorme fonds d'archives vidéo du procès du criminel nazi, à Jérusalem, en 1961.
Défis Sud : Avant tout, il faut préciser que vous tenez à être bien compris. En réalisant votre film, en vous concentrant sur la personnalité d'Eichmann, vous n'avez pas voulu prendre sa défense ni sous-entendre son innocence. Vous le dites clairement : « Nous constatons son effroyable normalité ». Il n'est donc pas innocent, il est bien coupable…
Eyal Sivan : Bien évidemment. Mais vous savez qu'il y aura toujours des gens pour faire des lectures de mauvaise foi de mon film. Si Eichmann est inhumain, un animal, une bête féroce, un « fauve de la jungle », comme disait le procureur général lors du procès, eh bien dire cela, je crois que l'on disculpe Eichmann. S'il n'est pas humain, s'il est un animal, on ne juge pas les animaux. De même, les fous furieux ne sont pas responsables de leurs actes. Ramener Eichmann dans la réalité, c'est forcément d'abord dire qu'il peut être inculpé. Ensuite, la question de la culpabilité d'Eichmann est posée par lui-même : tout au long du procès, Eichmann dessine son propre acte d'accusation. Bien sûr il n'est pas responsable à lui seul de la mort de 6 millions de personnes. Ce serait absurde de croire qu'une personne seule puisse être responsable de la mort de 6 millions d'autres. Eichmann est responsable de ce qu'il a fait, sauf qu'il considère que c'était du travail bien fait, et que nous considérons qu'il est coupable d'avoir bien fait son travail.
Défis Sud : « Un Spécialiste » parle-t-il seulement de la « monstrueuse banalité » d'Eichmann, ou y a-t-il également une critique de « l'instrumentalisation » du génocide ?
Eyal Sivan : Israël a clairement utilisé le génocide pour se défendre, pour se réfugier derrière un alibi moral, c'est-à-dire pour bénéficier des acquis de la position intouchable de la victime. Dès ce moment-là, un travail de décontextualisation, comme un film consacré au procès Eichmann, revêt une allure suspecte pour tous ceux qui défendent le bien-fondé de la position israélienne. Le procès Eichmann fut un acte fondateur de la sacralisation de la Shoah. Dès ce procès, le génocide et la souffrance des Juifs vont devenir un crédit politique pour Israël… Puis, il y a le débat sur « l'unicité » de la Shoah. Vouloir discuter, comme nous le faisons dans « Un Spécialiste », de la banalité monstrueuse d'un criminel tel qu'Eichmann, c'est accepter que l'on puisse parler, à travers le génocide des Juifs, d'autre chose que des Juifs et d'Israël. C'est universaliser le propos et briser le nombrilisme attaché à la question du génocide.
Défis Sud : Elias Sanbar, directeur de la Revue d'études palestiniennes, écrivait récemment ceci : « Présentant Israël comme un bien absolu car fondé en réponse, en lutte contre un mal absolu — la persécution des Juifs qui culmina avec la barbarie nazie —, les Israéliens ne peuvent concevoir que cet État soit né d'une injustice faite à un autre peuple. Toute reconnaissance de cette injustice est comprise par eux comme suicidaire. Reconnaître ce qu'ils ont fait aux Palestiniens équivaudrait à consentir à la disparition de leur État. » Y a-t-il, dès lors, encore une solution ?
Eyal Sivan : J'adhère complètement à ces propos. Il faut simplement signaler que l'« abus de mémoire » — cette expression n'est pas la mienne — cette utilisation de la mémoire juive du génocide permet la négation des souffrances palestiniennes. Voilà un paradoxe : la sacralisation du génocide entraîne la négation de la mémoire des Palestiniens, du souvenir qu'ils ont d'un événement précis qu'ils appellent la catastrophe, la Nakba. Quand vous me demandez quelle est la solution, elle passe forcément par un déplacement du débat politique vers un débat moral, dépolitisé. Si l'on met les choses sur un plan moral, on tombe dans des polémiques sans fin, on se pose des questions du genre « Qui est où, qui est l'autre ? Sommes-nous les victimes, sommes-nous les bourreaux ? » La position des Palestiniens est de dire : « Nous sommes les victimes des victimes… » Or tout le paradoxe est là : la victime d'une victime n'est pas forcément elle-même victime. C'est absurde ! Il faut sortir de ce mode de jugement moral pour revenir à une formulation politique, donc à la question du droit. L'acceptation du droit au retour est une notion politique, juridique, et on peut discuter moralement tant qu'on veut, mais le droit au retour palestinien ne peut pas être occulté. On peut, après, discuter des modalités de l'application de ce droit, mais la question du droit demeure. Si la société israélienne reconnaissait le mal infligé à quelqu'un d'autre, cela lui donnerait le sentiment d'une infériorité morale ; ce serait pourtant un pas vers la décision morale. Voilà pourquoi il ne suffit pas de reconnaître avoir fait le mal, il faut ensuite en parler.
Défis Sud : La société palestinienne ne procède-t-elle pas également à une certaine « instrumentalisation » de sa mémoire, qui peut l'amener, dans certains cas, à laisser libre cours au négationnisme, à la mise en doute de l'Holocauste ?
Eyal Sivan : Oui, sauf que la négation du génocide des Juifs représente quelques minorités d'extrémistes dangereux, exaltés et obsessionnels… Alors que, jusqu'il y a peu, la négation de la Nakba était quasi mondialement acceptée. Y aurait-il donc une bonne et une mauvaise négation ? Non, toute négation est mauvaise. Je ne dis pas qu'il faut évacuer le travail de mémoire. La question est de distinguer le travail de mémoire du travail d'histoire. Il faut éviter l'amalgame que font les Israéliens entre « mémoire, histoire et justice ». Le procès Eichmann, en réalité, était un procès consacré à la mémoire, ce n'était pas le procès d'un homme. Si l'on regarde la société palestinienne aujourd'hui, on peut voir certaines tendances à l'imitation. Voilà une société qui, ayant dû faire face au crédit extraordinaire de la mémoire culpabilisée de l'Occident et de la mémoire « instrumentalisée » des Israéliens, a fini par imiter cet usage de la mémoire, en se disant : « Voilà une arme réelle ! » La mémoire est une arme réelle.
Défis Sud : Esther Benbassa, historienne du judaïsme, a publié une tribune, en septembre 2000, dans le quotidien français Libération, intitulée « La Shoah comme religion ». Elle y évoque le « danger de banalisation du génocide ». Vous avez lu cet article. Votre analyse ?
Eyal Sivan : Aujourd'hui, il y a une tendance à comparer, plus ou moins, tout à un génocide — parce que si ce n'est pas un génocide, ce n'est rien. Mais il y a une place intouchable, qu'est Auschwitz : le crime des crimes. Or cette quintessence du nazisme traduit quelque chose de cette arrogance qui voudrait que l'Occident soit tellement fort que le crime qu'il commet soit le plus grand. Le génocide des Juifs est un vrai génocide, industriel, sophistiqué… Derrière le mal, il y a une survalorisation de l'affirmation de la supériorité occidentale. L'absurde de l'idée d'« unicité », c'est qu'elle existe, aussi sinistre soit-elle : si chaque victime est unique, tout événement historique est unique — à la fois les bourreaux et les victimes ne sont alors comme personne d'autre. Ce qui est abject, dans cette idée, c'est qu'elle est le reflet même de la volonté nazie : le nazi désignait le bourreau comme héroïque, et la victime juive non pas comme victime, mais comme « sous-homme », dans des catégories extra-humaines. Les nazis, eux-mêmes, comme les Juifs, se voulaient uniques, dans le cadre d'un événement tout aussi unique : le triomphe du IIIe Reich. Il y a quelque chose de désastreux dans cette idée de « l'unicité », puisqu'elle perpétue l'exclusion de la victime. La « banalisation du génocide », c'est le fait de le juger tellement impensable qu'il en devient presque irréel — or c'est la réalité qui doit être maintenue. L'idée de la Shoah comme religion est étudiée par certains sociologues israéliens : le génocide obtient une fonction identitaire chez des Juifs laïcs qui n'ont plus rien à dire de leur propre judéité, sinon le fait d'être des victimes. Le « judéocide » a aujourd'hui une fonction identitaire.
Défis Sud : La jeunesse israélienne croit-elle encore au sionisme ?
Eyal Sivan : Chez certains, on note un sentiment de ras-le-bol. Mais dans l'action politique, le sionisme continue à bénéficier d'appuis, notamment américains. Israël garde son statut de victime tant que cette relation reste une stratégie politique qui fonctionne — alors pourquoi la changer ? Le sionisme pionnier, colonial, le soldat-laboureur, fonctionne moins bien, à cause de deux éléments : il y a un million de personnes, soit un cinquième de la population, d'origine russe, ce qui a profondément changé la société israélienne ; et il y a « l'orientalisation », la prise de conscience orientale des partis religieux comme le Shass. Pour la première fois dans la société israélienne, on voit une évolution équivalente aux changements politiques de la région : c'est un signe d'intégration. Ces mouvements religieux, en Israël, ne sont pas différents d'autres comme le Hezbollah au Liban ou le Hamas en Palestine. Ce sont d'abord des mouvements sociaux, des cohésions communautaires, palliant les carences de l'État. Le Shass a quelque chose du Hezbollah : pour une fois, voici un mouvement qui n'est ni occidental, ni « berlinois », dans la société juive, mais oriental. La question qui se pose est de savoir s'il y a une possibilité de dialogue avec ces mouvements. Dans une situation de compromis territorial avec les Palestiniens, le Shass pourrait céder beaucoup : je me souviens avoir interviewé un des grands rabbins du mouvement, en 1988 déjà, qui me disait que pour lui, la question n'était pas de savoir combien de mètres carrés le pays compterait, que le problème ne se situait pas entre Juifs et Arabes — étant lui-même d'origine arabe. Bien sûr, il y a aussi les colons, mouvement nationaliste très fort, minoritaire mais très soutenu par les gouvernements qui se succèdent en Israël, et qui a bénéficié de toutes les infrastructures économiques et militaires israéliennes. Pour la société israélienne d'aujourd'hui, les colons sont ce qu'étaient les kibboutz autrefois : le fer de lance idéologique, nationaliste, religieux et ultra-sioniste d'Israël.
Défis Sud : Ce que vous dites, n'est-ce pas prévoir la fin du conflit dans la région, mais un simple changement des modalités du conflit, qui deviendrait plus oriental… Ce n'est pas une vision très optimiste…
Eyal Sivan : Non, c'est plutôt pessimiste. Mais en politique — on l'a vu ces vingt dernières années — on ne peut pas faire de prévisions. Personne n'avait prévu la chute du mur de Berlin… Au Proche-Orient, une chose est cependant nouvelle : pour la première fois depuis cinquante ans, le conflit israélo-palestinien se déroule en Palestine, et non plus au Liban ou en Jordanie, parce qu'il existe de nouveaux modes de cohabitation avec les Palestiniens. Je me dis que les démocrates devront se réapproprier « la politique », que les mouvements nationalistes religieux ont accaparée, tant en Israël qu'en Palestine, au Liban ou encore en Égypte… Il faut bien avoir conscience que la classe politique israélienne sait qu'elle peut miser sur le conflit avec les Palestiniens pendant vingt ans encore, mais que tôt ou tard il y aura une majorité d'Arabes palestiniens sur le sol de la Palestine, et une minorité de Juifs. Les ressources humaines de l'immigration juive vers la Palestine ont été épuisées avec l'immigration des Juifs russes. Donc, nous jouons sur vingt ans. L'État d'Israël pourra-t-il maintenir ouvertement une situation d'apartheid pendant vingt ans ?
Source : Propos recueillis par Pierre Coopman, « Entretien Eyal Sivan : à propos d'Eichmann, d'Israël et de la Palestine », Défis Sud, n° 46, 2001. (Texte restitué à partir d'une numérisation partiellement dégradée de l'article original ; quelques passages ont été reconstitués.)