Entretien réalisé par Joëlle Marelli pour le dossier « Entre deux guerres », sur l'état de la société israélienne après son échec au Liban en 2006.
Comment analyses-tu l'état de la société israélienne après son échec récent au Liban ?
Dans le camp anticolonial israélien, ce que l'on appelle la « gauche radicale », certains font une analyse qui consiste à dire : « si ça continue comme ça, Israël va à sa perte ». Le problème c'est que, dans cette analyse comme dans presque toutes les autres, on ne fait pas la distinction entre Israël et les Israéliens. Israël, c'est une idée, un concept. Les Israéliens, c'est des citoyens parmi lesquels une grande majorité n'a pas choisi de faire partie de l'État colonial israélien. Toute action qui a comme but de changer la situation israélienne, c'est-à-dire d'abolir la structure coloniale sioniste, est paradoxalement une action qui tend à protéger Israël de la destruction vers laquelle elle s'engage inexorablement.
« Israël » est une notion biblique qui renvoie à la notion de peuple juif. Ce qui est terrible — et en même temps c'est véritablement du Fanon — c'est que c'est aux colonisés, aux opprimés d'offrir quelque chose aux colons. Si nous respectons le droit des peuples et si nous sommes solidaires de tous les peuples en tant que peuples, nous devons répondre à la question de savoir quels sont les droits que nous reconnaissons au peuple israélien. Aujourd'hui, la société israélienne est mûre au plan social, économique, militaire, pour accepter la distinction entre peuple et État. C'est là, aujourd'hui, que réside la contestation contre la guerre.
Tu as réalisé en 1990 un film, Izkor, les esclaves de la mémoire, consacré à étudier les procédures complexes de l'endoctrinement idéologique en Israël. Plusieurs commentateurs israéliens parlent de l'américanisation de l'armée israélienne. Mais si cette guerre a été perdue, c'est bien parce que s'est perdue, dans la société israélienne, cette disposition à mourir. Le syndrome de Massada, qui est toujours actif idéologiquement et politiquement, s'est affaibli socialement.
C'est peut-être une bonne nouvelle ?
Non. Il y a ceux qui disent : « tout va mal donc tout va bien, il n'y a qu'à laisser faire, et Israël ira dans le mur tout seul ». Le problème, outre la question des principes, c'est que si le syndrome de Massada est en déclin, le syndrome Samson est encore très actif. C'est le syndrome qui consiste à dire : « je mourrai avec les Philistins », à entraîner autant de monde possible dans sa chute. Et il ne fait pas de doute qu'Israël a cette capacité — n'oublions pas que le nom de code de l'arme nucléaire, c'est « l'option Samson ».
J'étais à Sderot en juin, c'est une période où les tirs de Qassam sur la ville étaient à leur comble. J'étais en contact avec des militants et des éducateurs des quartiers, des gens de la deuxième génération de Marocains et d'Algériens nés à Sderot. Il est alors facile de leur montrer qu'il y a davantage d'affinités sociales et culturelles avec les gens de Gaza qu'avec ceux des kibboutz voisins ou de Tel-Aviv. Ils disent alors : « on est prêts à aller à la barrière pour leur parler, organisez-nous une rencontre et on leur parlera à hauteur des yeux, loin du pouvoir. » Là est notre faillite, à la gauche laïque, aux anti-coloniaux. On n'a plus cette passerelle que représentaient naguère les Panthères noires avec le Fatah.
Dossier « Entre deux guerres » — entretien avec Eyal Sivan, réalisé le 24 août 2006 par Joëlle Marelli pour indigenes-republique.org.