Entretien — Écrit

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Au-delà du mur, les frontières symboliques

2002 — Pour la Palestine n°35 — Français

Entretien avec Eyal Sivan réalisé par Claire Moucharafieh, Paris, le 19 juin 2002, publié dans Pour la Palestine, bimestriel de l'Association France Palestine Solidarité (AFPS), n°35, juillet 2002. La numérisation de l'article disponible ici commence en cours de réponse ; le tout début de l'entretien n'a pas été conservé.

[…] remettre en question la notion et tout projet d'intégration et cette vieille vision selon laquelle les juifs vivent une situation anormale et leur normalité serait d'immigrer.

La question qu'il faut poser à Finkielkraut est la suivante : « comment se fait-il que vous qui bénéficiez de tous les attributs et droits que vous confère la République, vous refusiez cette République laïque et démocratique pour Israël ? ». Là-bas, il soutient un État fondé sur le droit du sang et ici, en France, le droit du sol et la citoyenneté.

L'antisionisme doit être défendu dans des termes républicains. Dans le non-débat politique ambiant, les positions de Taguieff ou de Finkielkraut soutenant un État fondé sur le droit du sang sont des idées anti-républicaines et profondément réactionnaires. Dans le discours qui défend le droit du sang, on retrouve en fait tous les relents coloniaux anti-indigènes, le racisme, et, bien entendu, l'ethno-nationalisme. À la contradiction entre le soutien à une république laïque et démocratique en France, et le combat d'une telle option en Israël-Palestine, l'argument majeur opposé est l'inexistence de tels États au Proche-Orient.

La mobilisation sioniste aujourd'hui en France n'aurait-elle pas de précédent ? Pas tout à fait, il faut se rappeler l'ambiance de surenchère folle durant la guerre de 1967. Tous les intellectuels français, de Sartre à Raymond Aron et Jankélévitch, se sont mobilisés comme un seul homme. Les crimes commis par Israël et le fait flagrant que le seul endroit où les juifs sont en danger c'est en Israël expliquent cette levée de boucliers pour empêcher, interdire, tout débat. En France, à la lueur des passions enclenchées, beaucoup de gens découvrent leur identité juive ; en même temps, ils ignorent tout du judaïsme, n'ont aucune culture religieuse. D'où la situation, résumée par Leibowitz : « il y a des gens pour qui être juifs c'est adhérer à un torchon à deux traits bleus et une étoile de David, soutenir une armée qui commet des crimes en leur nom, voilà à quoi se réduit leur identité juive ». « Voilà, poursuit Leibowitz, comment se forme la mentalité judéo-nazie ». Dès lors, il ne faut pas s'étonner que l'on brûle des synagogues, lorsqu'ils se confondent avec le soutien au drapeau israélien et que les militaires remplacent les rabbins dans les synagogues. Il y a un immense désarroi du judaïsme, vidé de sa substance, amalgamé au sionisme. C'est l'impasse dans laquelle l'État d'Israël a embarqué le judaïsme rabbinique qui n'a pas su se distinguer d'Israël. Il faut aujourd'hui défendre le judaïsme, face aux Taguieff qui veulent réduire la culture judaïque à une tribu guerrière et à un nationalisme guerrier.

PLP : Vous avez dressé un constat et analysé la régression. Comment y répondre, riposter ? Quelle a été votre réaction après votre tribune dans Le Monde et les attaques dont vous avez été la cible ?

E.S. : Au contraire, j'ai reçu des dizaines de lettres, de la part de personnes qui se déclaraient juives, et qui écrivaient : « enfin, vous dites à haute voix ce que je pense ». En prétendant que ceux qui souffrent du racisme en France sont les juifs, alors même qu'on sait que ceux qui en sont les premières victimes sont les immigrés et les Arabes en particulier, il s'agit d'opposer deux populations, deux histoires, en miroir, issues de la décolonisation. Aujourd'hui, le mouvement sioniste en France et en Europe draine des populations vers le repli identitaire de la même façon que le mouvement islamique.

Concrètement comment réagir ? Il faut d'abord redonner leur place aux faits. Ensuite, il faut riposter, y compris dans les tribunaux, chaque fois que l'on est taxé d'antisémite de façon diffamatoire. Il faut se défendre et attaquer, c'est un devoir. Aujourd'hui, il y a ceux qui attaquent (les sionistes) et ceux qui se défendent, et nous sommes enfermés dans le second camp, forcément en position de faiblesse. Il faut aussi rejeter toute ambiguïté dans le camp de la solidarité propalestinienne, restaurer et légitimer le débat sur l'antisionisme. Bref, il faut repolitiser le débat. J'ajouterai enfin un dernier point capital : ne pas céder à l'instrumentalisation de la mémoire, telle qu'elle est faite par Israël et ses amis. Mais même si les sionistes se prennent pour les survivants, nous n'avons pas à les traiter de nazis. Il faut impérativement sortir de cette équation fausse et piégée, en revenant à leur crime d'origine, qui est la Nakba (1948).

PLP : Qui a intérêt à un déplacement du domaine politique au religieux et pourquoi ?

E.S. : Ceux qui bâtissent leur identité sur la base religieuse, en se soustrayant aux exigences de la religion. L'Islam et le judaïsme sont l'une et l'autre des religions très exigeantes dans leur mode de vie, leur éthique etc., imposant à l'individu des comportements quotidiens précis et contraignants. En enlevant à ces religions leur substance et en leur substituant des idées politiques, on se retrouve dans une configuration identitaire. Qui a intérêt au déplacement actuel ? Ceux qui veulent exacerber la question identitaire et le tribalisme, c'est-à-dire les anti-démocrates, les anti-républicains, mais aussi les culturalistes. Mais également certains États répressifs, qui se servent de la religion comme gage identitaire vis-à-vis de la population. Je pense à l'Algérie et à Israël. On voit très clairement le jeu institutionnel en Israël avec les religieux, consubstantiel du sionisme.

PLP : Après Aqabat Jaber, Izkor ou les esclaves de la mémoire et Le Spécialiste, pour ne citer que vos films les plus connus, vous avez plusieurs projets en préparation. Pouvez-vous nous en parler ?

E.S. : J'ai actuellement deux projets en cours. Le premier porte sur la nationalité française mais en réalité il n'est pas totalement étranger au conflit israélo-palestinien, puisqu'il s'agit, à travers l'adhésion à l'idée républicaine, de mettre en lumière et en perspective le projet qui lui fait face : l'ethnocratie et la nationalité fondée sur le droit du sang. J'entends montrer la contradiction fondamentale qui existe entre le projet sioniste et le projet républicain. Il convient, selon moi, de régénérer une vision républicaine, ouverte et citoyenne, débarrassée de ses crispations nationalistes. La citoyenneté n'est-elle pas finalement le seul projet de créolisation et de métissage du monde ? Il s'agit donc de repenser la République comme un cadre de lutte et non comme une institution figée et repliée.

J'ai arrêté de tourner depuis mon film sur Le Spécialiste (procès Eichmann), né de mon travail avec Leibowitz sur la désobéissance, autrement dit après Oslo, en 1995. Après mon film sur le droit au retour des Palestiniens, Aqabat Jaber (« paix sans retour »), j'ai refusé de rejoindre ce mouvement cinématographique résultant d'Oslo, autour du dialogue et de la « paix ». J'étais en retrait, non par désarroi mais par scepticisme par rapport aux accords d'Oslo ; un sentiment renforcé en voyant véhiculer dans la société israélienne l'idée fausse que « c'était fini, réglé », alors même que sur le terrain on assistait à une nouvelle forme d'occupation.

Aujourd'hui, je me remets en route, avec l'intention de me réapproprier le territoire du conflit et sa géographie. L'idée est de dessiner sur la carte de la Palestine une route suivant les frontières, supposées aux yeux des nations être la solution au problème : cette frontière de la séparation appelée plan de partage (1947). Nous sommes aujourd'hui dans une partition identique mais sur d'autres lignes (1967). La frontière du plan de partage doit constituer le prétexte d'un voyage le long de cette route imaginaire (Triangle, Galilée, Neguev, Cisjordanie, Gaza). Je veux aller constater le caractère éminemment imbriqué, binational, de la réalité mais imprégné par une idéologie aux constructions imaginaires. Ce qui m'intéresse est de me pencher sur toutes les frontières, mentales, idéologiques, à travers une route aléatoire, où je choisirai un ensemble de stations, similaires à des arrêts de gare, comme points d'observation. Comprendre ces frontières idéologiques auxquelles les hommes et les femmes adhèrent, comme si ces murs étaient leur réalité, alors que celle-ci est autre, puisqu'ils vivent côte à côte, mais séparés par des murs. L'idée est de retraverser la Palestine comme une seule entité. L'intérêt est aussi de relever les traces de ce qui n'existe plus (villages détruits) et de ce qui a remplacé l'ancien tissu (les nouveaux immigrants, les colonies, les barrages, les parcs naturels, kibboutz). Une radiographie sur cette société qui s'est construite par-dessus la Palestine.

J'ai l'intention de fabriquer ce film avec un réalisateur palestinien : Michel Khleifi, dans une perspective de résistance, en particulier contre le tribalisme. Je n'aurais jamais pensé travailler avec un Palestinien dans la période d'Oslo. Je ne crois plus du tout à la lecture ni aux solutions binaires, il faut revenir à une humanité revisitée. La vraie radicalité, on la trouve dans le groupe de Taayush, dans leur projet de lutte pour une vie ensemble. Mon film n'est pas un film de paix, c'est une radiographie des frontières mentales, mais je le vois aussi comme un acte de résistance.

L'une des principales erreurs dans la lecture et l'interprétation de Camp David est que nous n'avons pas suffisamment insisté sur le fait que la Palestine correspond au territoire de Eretz Israël. La Palestine, ce n'est pas seulement la Cisjordanie et Gaza. Même dans les milieux militants, nous avons intériorisé le réalisme diplomatique (territoires de 1967), au point d'oublier ce qu'est la Palestine. Dès lors, la perspective change du tout au tout, si on consent à relire la solution proposée — soit sur moins de 30 % du territoire historique. Qui a consenti à la plus grande renonciation ? D'où l'importance de revisiter la géographie de la Palestine. Que va-t-il se passer quand l'apartheid sera entièrement installé ? Des localités seront retranchées derrière des barbelés, des villages construits entièrement pour des collaborateurs seront sous siège permanent, le territoire divisé en bantoustans, les murs de protection domineront les paysages, des populations vont se retrouver de chaque côté du mur, demain, des partis arabes palestiniens seront interdits d'élections... Le communautarisme va aller croissant. Que va-t-il se passer avec la communauté de plus en plus importante de juifs russes, avec leur mode de vie en décalage complet ?

Ce qui maintient la société blanche dominante, c'est la guerre, mais cette configuration n'a pas d'avenir. Il n'y a pas d'autre solution que par le droit, des droits égaux pour tous, et donc un projet de citoyenneté. Voilà le prochain combat.

Entretien réalisé par Claire Moucharafieh, Paris, le 19 juin 2002. Révision : Françoise Feugas.

Source : Eyal Sivan, entretien avec Claire Moucharafieh, Pour la Palestine (AFPS), n°35, juillet 2002.

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