Entretien paru dans Le Figaro à l'occasion de la sortie d'Un spécialiste.
À l'occasion de la sortie du film, Le Figaro consacre un dossier au « Spécialiste », dont un essai de Joseph Macé-Scaron sur la banalité du mal selon Hannah Arendt, un commentaire d'Armelle Héliot et Marie-Noëlle Tranchant, et un entretien avec Rony Brauman et Eyal Sivan, co-auteurs du film.
LE FIGARO : Qu'est-ce qui vous a déterminés à vous intéresser au procès Eichmann ?
Rony Brauman : C'est l'action humanitaire qui m'a conduit à Eichmann. En 1983-1984, lors de la grande famine d'Éthiopie, un élan de solidarité très puissant a poussé des milliers de volontaires à aider les victimes. Le gouvernement du pays profita de ces mouvements pour déclencher un déplacement forcé des populations. C'était une grande opération de chirurgie sociale orchestrée par Mengistu, le « Staline éthiopien ». Comme cette question me travaillait, un ami m'a conseillé de lire le livre d'Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, sous-titré Rapport sur la banalité du mal, dans lequel deux thèmes m'ont frappé : celui du travailleur zélé et celui du rôle des conseils juifs, relais administratifs de « la solution finale ».
Eyal Sivan : Pour ma part, c'est en visionnant des archives pour un autre film, consacré à Yeshayahou Leibovitz, qu'il m'a été donné de travailler sur une partie résiduelle des images du procès Eichmann. Pour Leibovitz, la figure d'Eichmann est synonyme d'obéissance, au sens de rouage d'un ordre légal. C'est la question de la soumission qui me paraît essentielle, et celle que pose la désobéissance en Israël.
LE FIGARO : Avez-vous eu accès à ces archives facilement ?
Rony Brauman : Non. Dès que notre projet a été connu, nous avons essuyé de vifs reproches ; dans Le Monde, Jean-Michel Frodon nous a mis en garde : nous ouvrions « la boîte de Pandore des images manipulées ». Une telle idée suppose qu'on attribue à l'image un statut de vérité. Nous n'y souscrivons pas : les images sont des créations des hommes, qui n'ont que le statut qu'on leur donne.
Eyal Sivan : La vraie question, pour nous, c'était le pouvoir « rédempteur » de l'image. On s'attend à un monstre et on tombe sur un homme. On l'écoute, on le suit, Eichmann s'humanise. Mais nous avons veillé à ce que le fil du sens soit toujours le plus fort : les juges, les témoins sont présents, comme ce que nous pourrions désigner comme le hors-champ, c'est-à-dire ce que l'on sait.
LE FIGARO : L'autre question de votre film pourrait être : qu'est-ce que l'obéissance ?
Rony Brauman : On retrouve la réflexion d'Hannah Arendt. Elle souligne que la notion d'obéissance ne vaut pas pour les adultes : eux, ils adhèrent, ils peuvent désobéir. Ce n'est pas pour rien que nous avons intitulé le livre qui paraît en même temps que sort le film Éloge de la désobéissance. Dans le cas d'Eichmann, toute sa défense repose sur la réitération d'une affirmation : le serment, la loyauté à un ordre accepté, la soumission à une hiérarchie.
Eyal Sivan : Il n'emploie jamais les mots justes, il parle de transport, de transfert, de déplacement. Exactement comme aujourd'hui on parle de catastrophe humanitaire au Kosovo — exactement comme en Israël, on ne parle plus de territoires occupés, mais de processus de paix.
Source : Joseph Macé-Scaron, Armelle Héliot & Marie-Noëlle Tranchant, « Le crime et l'assassin », Le Figaro, 1er avril 1999.