Entretien — Écrit

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Le procès Eichmann revisité, au-delà des tabous

1999 — T Magazine — Français
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Entretien autour du film Un spécialiste, à l'occasion d'une projection publique.

Entretien avec le réalisateur, à l'occasion d'une rencontre avec le public au cinéma Jacques Tati du Tremblay-en-France le 17 mai 1999.

Au vu des écueils que vous avez rencontrés, qu'est-ce qui vous a poussé à accomplir ce travail ? Nous avons passé un an et demi à visionner les archives, mais il fallait d'abord pouvoir y accéder. Au départ, il y a une réflexion politique qui se croise avec une réflexion sur le statut de l'image. Rony Brauman vient avec la réflexion politique liée à l'action humanitaire et la lecture du livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Pour ma part, il y avait le travail que j'ai effectué sur la société israélienne et l'instrumentalisation de la mémoire comme arme politique, la question de l'obéissance — y compris celle des soldats israéliens lors de l'invasion du Liban en 1982 et de la répression de la révolte palestinienne entre 1987 et 1993. Nous savions par ailleurs que le procès Eichmann avait été intégralement filmé.

Et là démarrent pour vous les difficultés ? Nous demandons à voir les originaux et l'intégralité des archives israéliennes, ce qui nous est refusé au motif que le matériel a été abandonné, puisque personne ne s'y intéressait. Nous découvrons finalement que 150 heures de matériel ont disparu et qu'il n'existe ni catalogue ni référence de travail. Il nous a fallu six mois de travail d'archiviste, puis un an pour aboutir à une première sélection de 70 heures, puis deux ans et demi de montage et de postproduction. Au total, le projet s'est déroulé sur quatre ans et demi.

Le rôle de la Croix-Rouge et celui des Conseils juifs sont peu connus. N'y a-t-il pas là une forme de censure du film ? En ce qui concerne les Conseils juifs, il y a une responsabilité morale, à partir d'un leadership politique qui prend des décisions au nom d'une société persécutée, mais qui agit en gardant une apparence de normalité. Le sujet des Conseils juifs reste un tabou : on prétend que Brauman et Sivan, à la suite d'Arendt, renvoient bourreaux et victimes dos-à-dos — remarque obscène et aberrante. Le livre d'Arendt, à sa sortie, a été l'objet d'une cabale internationale et d'une campagne de calomnie.

Votre film ne risque-t-il pas de déranger ? Le film n'est sorti que sur deux salles à Paris, au lieu de quatre initialement prévues. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une censure à proprement parler, mais plutôt du fait que la réflexion politique, avec un sujet comme le nôtre, est mal vue. Ce qui est bien vu, c'est la vision victimaire, misérabiliste et larmoyante. Un événement politique a été érigé en événement sacré, avec des mots du sacré comme « Shoah » ou « Holocauste », qui nous renvoient à l'indicible et à l'impensable.

Comment peut-on représenter un tel événement politique ? Il ne s'agit pas de remettre en question la validité du procès, mais de poser cette question : peut-on, à partir d'un événement historique, avoir une réponse claire quant à la responsabilité ? C'est cela qui nous intéresse : rompre avec le monde dichotomique où, d'un côté, sont les victimes et, de l'autre, les héros — c'est le monde des bourreaux, celui du « eux et nous ». Montrer Eichmann derrière sa cage de verre en train de consulter ses papiers, c'est déjà rompre avec le mode de représentation que les nazis voulaient donner d'eux-mêmes ; c'est ramener ce personnage à un homme ordinaire, et non le montrer comme une figure canonique.

Lors du débat qui a suivi la projection, Eyal Sivan a précisé que le travail de montage avait consisté « avant tout à délimiter le champ de la compétence administrative d'Adolf Eichmann afin d'extraire de ces archives uniquement le procès du "spécialiste" », laissant de côté l'expérience concentrationnaire et les témoignages des survivants, pourtant présents dans les 350 heures d'archives du procès de Jérusalem. Interrogé sur la diffusion du film en Israël, où il est sorti à Jérusalem, Tel-Aviv et Haïfa, il a noté que la question des Conseils juifs y était peu débattue — le terme « judenrat » étant devenu, dans la société israélienne, une insulte plutôt qu'un sujet de débat.

Source : Entretien avec Eyal Sivan, T Magazine, 1er juin 1999.