Revue — Écrit sur le travail de Eyal Sivan

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Le refusé

2004 — Parallax n°2 — Français

Eyal Sivan, 41 ans, documentariste israélien. À l'image de Route 181, son dernier film, qui devrait sortir fin juin au cinéma, il dérange par ses prises de position sur la « Palestine-Israël ». Portrait par Karim Rissouli, Parallax n°2, mai-juin 2004.

En quelques semaines, il est devenu le cinéaste israélien le plus médiatisé de France, reléguant Amos Gitaï loin derrière lui. Libération lui a tiré le portrait, Télérama et Le Monde lui ont consacré des articles fleuves, Les Cahiers du cinéma s'en sont servis pour rédiger un édito particulièrement déplacé à son encontre. Cause de tout ce vacarme, Route 181, documentaire réalisé avec le Palestinien Michel Khleifi et censuré au dernier festival « Cinéma du réel ». Ironie de l'histoire, le même festival avait encensé Eyal Sivan en 1987 et primé son film Aqabat Jaber, vie de passage. Assis dans son bureau de Momento, sa boîte de production, l'intéressé se veut d'abord philosophe : « c'est l'air du temps ». Puis incisif : « Il y a une telle décadence des milieux juifs laïcs organisés, dont le judaïsme se résume à une solidarité avec Israël. Pour eux anti-israélien est donc égal à antisémite ». Ces milieux qui font se dresser ses boucles grisonnantes et allument un peu plus son regard bleu, profond. Eux, les Finkielkraut ou Adler, ne lui pardonnent pas ses prises de position radicales sur un sujet aussi sensible que le conflit qui saigne le Proche-Orient et l'ensemble du monde depuis plusieurs décennies. Sensible, polémique, presque tabou.

Pas un pacifiste

Ses prises de position, celles que l'on retrouve dans Route 181, sont rares chez les Israéliens. Pour Eyal Sivan, le salut ne viendra que par la reconnaissance par ses compatriotes de ce qu'a été 1948. « Guerre d'indépendance » pour la majorité des Juifs, « Nakba » (catastrophe) pour les Palestiniens, dont près d'un million fuirent ou seront chassés sur les 1 400 000 qui vivaient sur cette terre. « 1948, c'est le problème de la question de la responsabilité. Camps de réfugiés, ça veut dire quelque chose, mais en Israël on ne fait pas le lien. 1948, c'est d'un côté l'expulsion des Palestiniens, et de l'autre l'utilisation de la force pour arriver à des moyens politiques extrêmes ». Pour lui, pas de réconciliation sans vérité. Pas de paix possible sans un retour à la situation antérieure à la résolution 181 des Nations unies, qui traçait la première frontière israélo-palestinienne.

« Ma mère était sioniste et mon père était amoureux de ma mère. »

Homme radical, qualifié d'« extrémiste » par ses nombreux adversaires, il se plaît à répéter qu'il n'est pas un pacifiste. Il s'explique : « Le pacifisme, c'est refuser le port des armes dans tous les cas de figure. Moi, je considère qu'il y a des moments où la lutte armée fait partie de la résistance. Il y a des situations dans lesquelles je pourrais être amené à prendre les armes. »

Aucun accord ou plan de paix conclu à ce jour ne trouve véritablement grâce à ses yeux. Non pas que le documentariste ne la souhaite pas, bien au contraire, mais justement parce qu'il ne veut rien d'autre qu'une paix durable. Oslo ? « J'ai été un opposant dès le départ. C'était une position très difficile à tenir à l'époque. Mais je disais simplement qu'Oslo était le point de départ de ce qu'on vit aujourd'hui (la 2e Intifada, ndlr) car un côté en a profité, Israël, et pas l'autre. » Genève ? « Cela devrait être une dynamique. Mais je ne fais pas du tout confiance à la partie israélienne et à un quelconque notable palestinien qui dit renoncer au droit au retour. » Trop critique, Eyal Sivan ? Ou peut-être simplement exigeant et réaliste ? Il juge ces accords trop « techniques », quand lui pense que la solution réside dans une dynamique de société. Il poursuit : « La vraie question est de savoir comment engager ce processus de société. Cela demande une réflexion israélienne, mais aussi palestinienne : sont-ils prêts à transformer la lutte en lutte pour les droits civiques ? »

« Profil 21 »

Et quand il s'agit de lutte, Eyal Sivan sait de quoi il parle. Avec ses parents notamment, juifs uruguayens arrivés à Haïfa en 1963. « Ma mère était sioniste et mon père était amoureux de ma mère. Pour elle, c'était une cohérence, un aboutissement ». Eyal naîtra un an plus tard dans cette ville côtière connue pour les bonnes relations qu'y entretiennent Juifs et Arabes. Une enfance plutôt heureuse entre un père architecte reconverti en enseignant et une mère qui travaille dans la muséologie. En 1968, la famille quitte Haïfa pour Jérusalem. Jérusalem la sainte, berceau des religions et l'un des principaux points d'achoppement des différents pourparlers de paix. Déjà rebelle, Eyal Sivan ne passe pas son bac, préférant s'investir dans son principal hobby, la photographie, qu'il pratique en amateur puis en professionnel.

Comme pour tous les jeunes Israéliens, vient le moment de quitter la société civile pour l'armée. Début des années 80, l'époque de la guerre du Liban, des massacres de Sabra et Chatila. Pour lui, pas question de porter l'uniforme. Premier véritable acte de refus et de résistance face aux autorités de son pays. « Je voulais être objecteur de conscience, mais ça n'existe pas en Israël. Et être réformé interdit beaucoup de choses comme passer son permis de conduire ou bénéficier de prêts bancaires. » Il réussit finalement à se faire déclarer « Profil 21 », inapte au service militaire pour raisons psychiques. Réaction parentale : « D'un côté ils aiment bien, de l'autre ça les fait chier. C'est sur le plan social que c'est compliqué pour eux ». Pas facile en effet d'avoir un fils qui préfère les chemins parallèles à la route principale. Mais lui a décidé : sa vie ne se fera pas en Israël. Et quand la majorité de ses compatriotes choisit les États-Unis au moment d'émigrer, il préfère la France pour vivre son « exil ». « En réalité, je suis parti d'Israël vers Paris, pour sa magie, son romantisme ». Une ville vantée par sa mère, qui y avait étudié dans les années 60. Il a vécu la galère du nouvel arrivant, « comme tous les immigrés », avant de réaliser en 1987 Aqabat Jaber, documentaire sur la fameuse question des réfugiés. Ce même problème, toujours, qui l'obsède et marque son travail au fer rouge.

« Homme, cinéaste, Israélien »

Avec Izkor, les esclaves de la mémoire, il s'intéresse à l'instrumentalisation de la mémoire en Israël et fait ses premières rencontres avec les milieux pro-israéliens en France. C'est l'époque du soulèvement palestinien, la première Intifada. Il se souvient, presque nostalgique : « C'était un vrai défi, ça donnait l'impression que tout allait être transformé ». Un temps qui semble loin et révolu, où « il y avait des débats, où ça gueulait dans les salles. » Lui montrait ses films dans des cercles juifs, alors qu'« aujourd'hui c'est impossible. »

En 1994, il crée Momento production avec Rony Brauman et Armelle Laborie, avec laquelle il partage sa vie privée. Et avec le même Brauman, il réalise en 1999 Un Spécialiste, sur le procès du nazi Adolf Eichmann. Bref, une vie politique, un artiste engagé, qui n'a pas trouvé en France que des sympathisants. Et qui va même jusqu'à déclencher des propos d'une violence extrême et des menaces de mort. Il reste calme, posé, comme si les menaces concernaient quelqu'un d'autre. « Cela montre l'état de désespoir de certains. Les menaces de mort me font peur car elles montrent qu'on en est arrivé au non-débat. » Des querelles, en revanche, le cinéaste en connaît souvent. Il a récemment engagé une action judiciaire contre Alain Finkielkraut, qui l'accusait d'être avec Route 181 l'un des acteurs de l'antisémitisme. Eyal Sivan se définit dans l'ordre « homme, cinéaste, puis Israélien ». En troisième position, mais quand même citée, sa nationalité est peut-être la pierre angulaire de son travail. Car lorsque l'on vient de « Palestine-Israël », pas un jour ne passe sans que le conflit ne soit évoqué. Et à la longue, ça peut être pesant : « parfois on en a ras le bol, on voudrait être Suédois par exemple. On n'a pas choisi. On vit à l'intérieur de ça. »

Karim Rissouli

Source : Karim Rissouli, « Le refusé — Eyal Sivan, 41 ans, documentariste israélien », Parallax n°2, mai-juin 2004, pp. 20-21.

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