Entretien — Écrit

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Sur et autour d'un Etat commun

2012 — Débordements — Français

Retour sur le parcours et la démarche théorique du cinéaste, à l'occasion du film Un Etat commun.

Assez peu connu en France, Eyal Sivan réalise pourtant depuis vingt-cinq ans des documentaires dont l'identité serait moins à chercher dans des constantes formelles que dans la récurrence d'obsessions thématiques : les relations Israël-Palestine évidemment, mais aussi le filmage des bourreaux ou l'écriture de l'Histoire. Cette pratique éclectique du cinéma tire sa cohésion d'une théorisation permanente sur laquelle Sivan, qui enseigne dans plusieurs universités européennes et israéliennes, revient dans cet entretien.

Le film réunit par le montage des intervenants des deux nationalités s'exprimant sur la possibilité de vivre dans un État commun, thèse qui va à l'encontre de l'idée habituelle de la nécessité d'un État palestinien indépendant. Le principe du film est de mettre en vis-à-vis, dans deux cadres de part et d'autre de l'écran, deux interlocuteurs, l'un Arabe et l'autre Juif. Ainsi, lorsque l'une des parties parle, un visage de l'autre « bord » écoute ses arguments avec attention. En résulte une conversation, certes imaginaire ou « potentielle », mais donnant à penser qu'un dialogue est possible.

Débordements : Derrière une apparente simplicité, Etat commun, Conversation potentielle fait subir au filmage de ses intervenants une double violence : à l'égard de la parole d'abord, que vous coupez, montez, prolongez ; mais aussi de l'image, puisque vous mettez en vis-à-vis des orateurs des figures spectatrices : vous fabriquez de toute pièce ce dispositif conversationnel. Comment avez-vous procédé techniquement ? Comment avez-vous choisi vos intervenants ? D'où viennent ces plans d'écoute ?

Eyal Sivan : D'abord, il faut situer ça dans la relation entre démarche cinématographique et projet politique, deux notions qui, je pense, ne doivent pas être séparées. [...] Le point le plus important n'est pas tant de donner la parole que de filmer quelqu'un qui écoute, de mettre à l'écoute. C'est pour moi la vraie question de la relation de cet objet qu'est le documentaire avec le spectateur : tu le vois dans les films avec Leibowitz, dans Route 181, le point important c'est l'écoute. [...] Pour ce film, la démarche était d'arriver justement à créer une communauté de parole, d'abord définie par un déplacement du centre de la discussion : non pas je suis pour / je suis contre, mais une multiplication de paroles de gens qui ont l'habitude de s'exprimer dans ce champ-là, à propos de l'état commun. J'ai tourné avec 35 personnes, jusque dans les limites de la séparation : je ne pouvais pas aller au Liban interviewer les réfugiés, ni à Gaza, ça demandait une autre logistique.

Débordements : Vous accolez des gens qui écoutent, et surtout qui acquiescent, donc qui ont l'air d'accord, avec des déclarations auxquelles ils n'ont pas assisté. Est-ce qu'il n'y a pas là une limite éthique à ne pas franchir par rapport à l'usage de l'image des intervenants ?

Eyal Sivan : La limite éthique est la vraie question du documentaire. C'est une question qui traverse l'ensemble de mon travail : la limite avec le montage dans Un Spécialiste, la limite dans les liens entre parole et image dans le film sur la Stasi… Je pense que la seule chose que l'on peut opposer à cela, tout en reconnaissant la limite éthique, c'est que c'est visible, ce n'est pas caché. Oui, c'est un acte extrêmement subjectif, signé, et qui prétend donner un essai politique, ce que sont la plupart de mes films. J'ai défini dans Éloge de la désobéissance le principe des « ciseaux visibles », ou en tous les cas du doute.

Source : entretien avec Florent Le Demazel — Débordements, 10 août 2012.

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